L’homme et le végétal


Les gravures de Copernic avec un brin de muguet, sont à inscrire dans la tradition de la représentation iconographique des botanistes de la Renaissance. Dans les frontispices des traités de botanique du XVIe siècle, il n’est pas rare de voir l’auteur représenté sur la gravure, avec une plante ou une fleur à la main. On peut citer bien des cas (Charles de l’écluse, Matthias Lobel, Rembert Dodoens, John Gérard, John Parkinson…) Le cas de Leonhart Fuchs (1501-1566) à qui on a dédié le fuchsia est à ce titre très intéressant. Botaniste allemand, et auteur du De Historia Stirpium en 1542. Dans ce traité, Fuchs est représenté avec une plante à la main, emblème de sa fonction de botaniste. Sur une autre gravure colorée de ce même traité s’intitulant « Pictores Operis », on peut y voir des personnages en train de représenter une plante d’après nature. Ce sont en fait les réalisateurs des illustrations de toutes les plantes examinées dans le traité de Fuchs. À droite on peut voir Albrecht Meyer qui dessine la plante tandis qu’à gauche, Henrich Füllmaurer copie le dessin sur une coupe de bois, cadre qui sera ensuite gravé.

Avec cette illustration, on a un autre type de représentation iconographique de l’homme avec le végétal : celui de l’homme qui travaille, qui regarde son modèle végétal nécessaire à l’accomplissement de sa profession.

Pictores Operis

Pictores Operis

Il est à noter que ce même Füllmaurer a aussi réalisé un portrait de Leonhart Fuchs en 1541 avec une plante à la main.

Plante que je n’ai malheureusement pas réussi à identifier. Il existe aussi un autre portrait de 1525 du botaniste, toujours fleur à la main

Füllmaurer

Füllmaurer Leonhart Fuchs. 1525. 39.1 x 26.7 Art Institute of Chicago

 

Selon le critique Werner Fleischhauer qui a examiné la peinture, il se pourrait que ce portrait de 1525 soit le prototype du portrait en pied de Fuchs avec une plante figurant dans le De Historia Stirpium. On aurait donc ici une peinture qui illustrerait une gravure d’un traité, faisant ainsi de Fuchs, quelqu’un d’indissociable de l’élément végétal tenu en main dans la représentation iconographique.

Bien plus tard, c’est Van Gogh qui va réaliser un portrait du docteur Gachet avec un brin de digitale en 1890. La peinture a été réalisée quelques mois avant que le peintre ne se suicide. Se reposant sur son coude droit, le docteur au regard songeur est peint près d’une digitale qui trempe dans un verre d’eau. Ce portrait a aussi été appelé Portrait du Dr Gachet aux livres jaunes, dû à leur présence sur la table. Rencontré à Auvers-sur-Oise, Van Gogh décide de faire un portrait du médecin. Dans une lettre à son frère Théo, il s’explique sur sa peinture :

« Je travaille à son portrait la tête avec une casquette blanche, très blonde, très claire, les mains aussi à carnation claire, un frac bleu et un fond bleu cobalt, appuyé sur une table rouge sur laquelle un livre jaune et une plante de digitale à fleurs pourpres… M. Gachet est absolument fanatique pour ce portrait et veut que j’en fasse un pour lui. ».

Ces propos de la lettre montre donc qu’une autre copie de ce tableau aurait été faite. Conservée au musée d’Orsay, on constate que ce n’est pas exactement une copie puisque les livres jaunes ont disparus et que la digitale est maintenant posée sur la table entre les mains du docteur. On constate donc une épuration des attributs afin de se concentrer uniquement sur la plante médicinale. Les deux portraits ont tous les deux été faits au mois de juin, à quelques jours d’intervalle.

Van Gogh. Portrait du Docteur Gachet 1

Vincent Van Gogh. Portrait du docteur
Gachet. Musée d’Orsay.

Van Gogh. Portrait du Docteur Gachet 2

Van Gogh. Portrait du Docteur Gachet.
1890. 67 × 56 cm. Collection privée.

Le docteur Gachet, était un grand médecin généraliste. Auteur d’une thèse sur la mélancolie, Van Gogh a choisi également de le représenter mélancolique. Néanmoins les couleurs vives du tableau contrastent avec cet Homo melancholicus. Cependant, on retrouve le geste caractéristique  sur la Mélancolie d’Albrecht Dürer datant de 1514 (que l’on appelle gestus melancholicus).

J.B. Garré, médecin auteur d’une description du portrait, s’interroge sur la fonction et le symbolisme de cette digitale :

digitale

Digitale. Enluminure extraite des Grandes Heures d’Anne de Bretagne

« Entre les doigts du praticien mélancolique, une branche de digitale. Faut-il y voir une Vanité ? une icône de la fugitivité ? une émouvante esquisse de la précarité humaine ? un symbole de la futilité de tout savoir et, en particulier, de l’art médical, puisque le choix d’une plante médicinale aux vertus cardiotoniques peut être lu comme la signalétique d’une identité professionnelle ? Un rameau de digitale : non pas un caducée, ni les emblèmes du pouvoir et du savoir médicaux. Non pas la toge, ou la blouse prosaïque, non pas la chaire de la leçon clinique, le scalpel à la main ou la prise du pouls devant le cénacle des élèves attentifs, ni l’apparat d’une bibliothèque, la main étendue sur le corpus des traités, mais une icône florale, fragile, vivante mais précaire et déjà menacée : une efflorescence promise à l’étiolement»

La digitale était réputée avoir de nombreuses vertus, on la prescrivait pour l’épilepsie malgré sa toxicité, à petite dose, elle est reconnue avoir une action bradycardisante et diurétique. La digitale représentée sur le portrait aurait été cueillie par Gachet lui-même et donc représentée d’après nature. Van Gogh aurait lui-même pris de la digitale, lui donnant cette impression de voir un peu jaune. D’où la « haute note jaune » de ses peintures dit-on, due à l’intoxication digitalique.

L’homme et la fleur dans la « peinture des professions » : jardinier, fleuriste botaniste.

Nous l’avons vu dans la précédente partie, le botaniste est souvent représenté, fleur à la main, mais qu’en est-il des autres métiers liés aux plantes ? De quelle manière sont-ils représentés ? On s’attendrait par exemple que l’apothicaire soit représenté dans sa boutique avec quelques flacons, et pourtant… François Clouet (1510-1572) peintre de la cour de France (il fut le portraitiste des rois Henri II, François II et de Charles IX), nous a laissé un portrait de l’apothicaire Pierre Quthe. Celui-ci est représenté avec son herbier et non une plante tout juste cueillie. Pierre Quthe (1519-1588) était apothicaire et possédait à Paris un célèbre jardin de plantes médicinales auquel fait allusion l’herbier ouvert devant lui. Une inscription autographe du peintre sur le fond à gauche (sous le rideau) mentionne : « Fr. Janetti opus. Pc. Quittio, amico singulari, setatis suae XLIII, 1562. ». Elle est précieuse et nous apprend donc que Quthe est peint à l’âge de 43 ans. C’était donc un ami de son portraitiste. En effet le maître-apothicaire était établit rue Sainte-Avoye à Paris et avait pour voisin François Clouet dit Janet (dit aussi JEHANNET). De stature noble, l’apothicaire est représenté sur un fond uni, la draperie derrière lui, permettant de créer un effet de profondeur. C’est un portrait très élogieux, qui a permis d’immortaliser l’apothicaire, que le botaniste Matthias de Lobel qualifiait de très habile apothicaire parisien : « Petri Quthi pharmacopoei Lutetiani pertissimi », dans son traité Plantarum seu stirpium historia.

Clouet

François Clouet. Pierre Quthe. 1562. Musée du Louvre.

Paul Dorveaux, qui a écrit une petite biographie de Pierre Quthe, en se basant sur la peinture de Clouet, insiste très bien, sur le fait que la toile a permis d’éclaircir des points incertains sur la vie de l’apothicaire :

« Son nom a été écrit de différentes façons : Cuth, Cuthe, Cutte, Qute, Qutes, etc. mais la véritable orthographe est Quthe, ainsi qu’on peut le voir dans le registre 7 des archives des apothicaires de Paris. Quant à la date de sa naissance, nous l’ignorerions encore sans le tableau de Clouet. Si Pierre Quthe avait 43 ans en 1562, c’est donc qu’il est né en 1519 ».

Ici on est donc très loin de la représentation habituelle des apothicaires, dans leur boutique surchargée de fioles. Dans ce portrait de Quthe, c’est la sobriété (qui fait la méliorativité) qui compte. Le seul attribut, cet herbier représentant l’ensemble de son commerce. C’est la plante séchée et non la plante « vive » qui devient un échantillon de son jardin des simples en plein-Paris, qui émerveillait tant.

 

Très proche du portrait de Quthe, Adriaen van Ostade a peint le portrait d’un médecin en plein exercice de sa profession. Intitulée L’analyse, la toile nous montre un médecin en plein diagnostic, analysant méticuleusement un flacon d’urine (la couleur de l’urine dans l’histoire de la médecine, permettait de découvrir le mal du patient). À côté de lui se trouve un imprimé, un traité de botanique. Grand ouvert sur la table, il montre que le praticien le consulte et que ses prescriptions se basent sur la botanique. En plus de l’étude des fluides corporels, le végétal constitue donc un grand pan de sa thérapeutique. On peut très bien imaginer que ce traité de botanique soit celui de Rembert Dodoens ou de Fuchs, Dioscoride. On peut penser que van Ostade s’est servi d’un véritable traité de botanique pour peindre celui de sa toile (n’en témoigne la restitution de la lettrine en début de texte, ou la gravure de la plante plutôt réaliste sur le papier).
Adriaen van Ostade l'analyse 28,2 x 22,5 cm. Huile sur bois. 1666

adriaen van ostade l’analyse 28,2 x 22,5 cm. Huile sur bois. 1666

Nous avons vu dans une partie précédente que pléthore de gravures du XVIe siècle montraient le botaniste avec une fleur à la main comme attribut, comme « symbole » de son activité. Il en va de même pour d’autres « professions » scientifiques liées à l’étude de la nature. Ainsi un très beau portrait de Humboldt peint par Friedrich Georg Weitsch est intitulé Alexander von Humboldt beim Botanisieren in einer Urwaldhütte (Alexandre Humboldt herborisant dans la jungle) datant de 1806. Conservé au Staatliche Museen de Berlin, Humboldt nous regarde d’un air complice, s’adonnant à la réalisation de son herbier. Il faut savoir que Humboldt voyagea aux Amériques avec le naturaliste rochelais Aimé Bonpland (1773-1858). Ce voyage permit la constitution d’un herbier de plus de 60 000 spécimens. Au-delà de cette ample collection, la grande spécificité de ce voyage fut l’étude à la fois géographique et physique des lieux de cette collecte, qui conduisit à une nouvelle science : la géographie des plantes. C’est cette grande collection végétale qui est ici représentée.

Alexander von Humboldt (1769-1859)

Alexander von Humboldt (1769-1859)

Passons de l’apothicaire au marché de fleurs. Traversons quelques siècles et passons du XVIe au XIXe siècle. Un tableau célèbre de Sir Lawrence Alma-Tadema (1836-1912) nous présente un marché floral de la Rome antique. Cette toile fait partie du mouvement « Romantisme » puisque, comme je vais le montrer bientôt, ce ne sont pas les plantes, qui vont être la dynamique de la toile comme on pourrait s’y attendre, mais la présence humaine sur ce marché.

Lawrence Alma Tadema. A Roman Flower Market. 1868. Manchester Art

Lawrence Alma Tadema. A Roman Flower Market. 1868. Manchester Art
Gallery.

Les tons antiques de cette toile sont renforcés par le cadrage du tableau. En fait le peintre s’est inspiré des fouilles de boutiques de fleuristes de Pompéi. On trouve sur ce marché, une végétation foisonnante : des cactus, des agaves, divers arbustes et plantes vertes en pot. On peut remarquer que l’attention de celui qui regarde la toile se porte de suite sur cet homme romain qui se trouve en plein centre du marché. Arrêté, il semble faire la moue. Selon la propre explication de Lawrence Alma- Tadema, cet homme est en fait à la recherche de fleurs pour sa fiancée, mais il n’arrive pas à se décider. Il semble d’ailleurs y avoir un échange de regards silencieux entre lui et la marchande de fleurs accroupie à gauche de la toile. C’est en cela que le tableau peut être qualifié de romantique puisque ce sont les sentiments humains qui sont exaltés avant tout. Nous avons donc, sous cette apparence de banale scène de la vie quotidienne, le portrait d’un homme dépassé par la luxuriance du marché, et la multiplicité des choix auxquels il est confronté. Après avoir vu le portrait d’un client d’un marché de fleurs, regardons celui de vendeurs de fleurs.

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