Le Douanier Rousseau, génie de l’intuitif.

Une exposition retrospective majeure des tableaux exotiques du douanier Rousseau s’apprête à parcourir différentes capitales culturelles contemporaines dont
Paris (*). Un portrait du douanier, de son oeuvre et de son apport s’impose.

Fin du XIXeme siècle, Paris est haussmannien, la France s’installe définitivement dans la République, Sarah Bernard fait un triomphe dans l’Aiglon, c’est également le temps des dernières courtisanes, la belle Otero et l’impératrice Eugénie, la dernière monarque Française s’éteint sans couronne en Normandie. C’est Clemenceau qui fait son nid, Zola qui s’insurge dans l’Aurore, l’opinion publique se déchire au sujet d’un certain capitaine Dreyfus, la même qui s‘émeut des morts de l’incendie du grand bazar.

La fin d’un siècle et d’une société, une nouvelle société s’amorce. L’impressionnisme s’installe et devient le nouvel académisme, les post impressionnismes apparaissent, et quelques échappées plastiques individuelles annoncent le renouveau que connaîtra le siècle nouveau.

 

Alors que des saintes Vierges sous les traits d’une Diane chasseresse, et des bourgeois, bedonnants et barbus, flanqués d’angelots, continuent de fasciner un public avide de cet art figé des pompiers, Montmartre s’étoffe de nouveaux arrivants. Et loin de cette agitation de tournant de siècle, un employé de l’octroi en poste à Charenton, pose sans le savoir les jalons d’une nouvelle approche des arts plastiques : Henri Rousseau. Le douanier Rousseau n’est pas le premier naïf de l’histoire de la peinture. Il y eut les pré naïfs américains, mais leur éloignement, le manque de moyen, et leur appartenance à quelques communautés n’ont pas permis leur visibilité. Edward Hicks, par exemple peignait des scènes bibliques, avec une faune exubérante, mais si son travail suscitait l’intérêt c’était moins pour leur qualité plastique que narratrice : Hicks était un prédicateur quaker.

Peaceable Kingdom
1834 , Edward Hicks

Il y eut aussi, les peintres du Cœur-Sacré, Séraphine de Senlis, Vivin, Bombois et Bauchant, mais une vingtaine d’années après la mort du douanier Rousseau. Le douanier Rousseau a apporté par son travail, la notion d’intuitivité que des siècles d’enseignement et d’académisme avaient contraint, voir, inhibé. Une voie, celle du primitivisme, s’ouvre. Les surréalistes s’empareront de son travail qu’ils qualifieront de « pré-surréaliste ». Des peintres comme Gauguin l’autre tenant du primitivisme ou encore le jeune Picasso, sans cesse à la recherche de nouvelles voies, étaient admiratifs de voir comment avec tant de simplicité, Henri Rousseau utilisait les outils du peintre pour restituer une réalité. Un rapport identique que les artistes d’Afrique et d’Océanie, travaillent, en cisaillant le bois pour donner forme à ces statues qui bientôt, elles mêmes sans le savoir allaient révolutionner les arts plastiques occidentaux par l’entremise du jeune Espagnol.

L’œuvre de Rousseau avait de quoi déconcerter le public…

L’anecdote est connue mais souligne bien l’incompréhension du public pour son travail : Henri Rousseau se retrouva embarqué dans une affaire de détournement de fonds. Ses œuvres représentant des singes furent montrées au jury et au juge qui, hilares, conclurent à la naïveté de cet ancien employé de l’octroi… et l’acquittèrent !

Imaginons nous l’impact visuel d’un Rousseau, si onirique soit il, dans un salon de la fin du siècle dernier. Un tableau d’un enfant. Un enfant aux proportions qui ne sont pas en adéquation avec la réalité humaine : tête énorme, yeux gigantesques… sur une pelouse vert perroquet, un ciel bleu, parfaitement monochrome, à la robe blanche immaculée, la peau est rose : une nouvelle approche de la couleur, une nouvelle approche du dessin, de l’espace, bref, une approche nouvelle de l’esthétique plastique. Une nouvelle approche sciemment adoptée par son auteur lui-même. Rousseau aimait ce que les gens de son temps aimaient, les pompiers, et il ne pouvait que constater que sa peinture était différente.

Contrairement à une idée reçue, Rousseau avait non seulement conscience de l’originalité de son approche, mais il en avait la parfaite maitrise. Un jour lors d’une exposition de peinture, Max Weber lui fait remarquer que dans le tableau « la carriole du père juinet », le chien sur la gauche est disproportionné, trop grand par rapport au cheval. La réponse du douanier fut lapidaire « parce qu’il faut que cela soit exactement comme cela ». Effectivement, une analyse de l’œuvre nous montre pourquoi le chien est « exactement comme il doit être ». La masse noire du gros chien rééquilibre l’imposante masse noire formée par la carriole et les vêtements noirs de deux des personnages. Et cet ensemble, chien-carriole, forme un premier point de regard. Cet ensemble est tiré sur la droite par un second point le petit chien noir à la droite du tableau. Ce petit chien fait directement écho au marche pied de la carriole, et en taille et dans leur positionnement géométrique, parallèle au trottoir, donc au bord inférieur du tableau. Par son jeu des masses et des points, Rousseau nous offre une vision statique d’un mouvement… le cheval, lui ne bouge pas.

Au delà de sa méthode, ses sources d’inspiration étaient également neuves. Rousseau puisait son imagination dans l’imagerie populaire et paysanne de son enfance, mais également dans toute l’imagerie contemporaine de son temps : la publicité se développe, les tracts apparaissent, et les brochures éditées par les zoos de Paris lui ont permis d’élaborer des paysages exotiques d’une exubérance délirante. Lui qui n’a jamais rien connu d’exotique que les catalogues du Jardin des Plantes…

La peinture de Rousseau, comme toute peinture naïve, se caractérise par une absence de perspective, une peinture en aplats, et l’absence de lumière. Mais au-delà de ces caractéristiques techniques, il y a ce rapport particulier que les naïfs entretiennent avec l’imagerie. Les naïfs ne peignent pas un modèle mais l‘image qu’ils ont de celui ci. Non qu’ils peignent des images de ce qu’ils voient, mais font art l’image qu’ils ont de leur sujet. Ce rapport plastique est nouveau car toute idée de représentativité est modifiée.

Dans son fameux tableau « la guerre », les membres mutilés ressemblent à s’y méprendre à des rondins de bois roses, d’une précision qui relèverait de la géométrie dans l‘espace, et leur enchevêtrement aux flammes de l’enfer. Un tableau parfaitement silencieux que seul le cri de la furie vient percer : la guerre c’est ça, le silence de la mort et le bruit de la guerre.

Et que dire de Marie Laurencin qui devient obèse sous ses pinceaux… elle accompagne Apollinaire dans le tableau la muse inspirant le poète, et comme le fait remarquer élégamment Henri Rousseau à Marie Laurencin qui s’offusque de son surpoids : à grand poète, grosse muse… elle n’a tout de même pas apprécié…

Rousseau est mort certain d’être l’un des plus grands peintres de son temps. A juste titre. L’impact du primitivisme sur la peinture moderne et contemporaine a été, certes, de sources multiples, mais indéniable.

Philippe Vacquié

 

P.S (*) L’exposition sur le Douanier Rousseau, intitulée “Jungles à Paris” s’est tenue du 15 mars au 19 juin 2006 au Grand Palais.

Pour marque-pages : Permaliens.

Les commentaires sont fermés