« Ton visage demain » ou Proust chez Kafka

Ce qui frappe quand on lit Javier Marias, c’est la longueur de ses phrases ou de ses digressions.

Une personne s’arrête au bord d’un escalier et nous avons une vingtaine de pages qui semblent « suspendre le temps » et le film (ou plutôt le roman) reprend.

Comme chez Proust, ces digressions ne sont ni ennuyeuses ni inutiles. Elles sont toujours pleines de philosophie et de réflexions passionnantes, comme dans la phrase ci-dessous, qui débute le tome II :

« Si seulement personne ne nous demandait jamais rien, ne nous posait aucune question, ou presque, ni conseil ni service ni prêt, pas même de prêter l’oreille, si seulement les autres ne nous demandaient pas de les écouter, leurs misérables problèmes et leurs conflits pénibles, si semblables aux nôtres, leurs doutes incompréhensibles et leurs simples histoires si souvent interchangeables et toujours déjà écrites (la gamme de ce qu’on peut essayer de raconter n’est pas très étendue) ou ce que jadis on appelait des affres, qui n’en a pas, ou ne se les cherche, « le malheur s’invente », je cite souvent ces mots pour moi-même et c’est une citation juste lorsqu’il s’agit de malheurs qui ne viennent pas du dehors, et qui objectivement ne sont pas des malheurs inévitables, une catastrophe, un accident, une mort, une ruine, un renvoi, une plaie, une famine, ou une persécution acharnée subie par quelqu’un qui n’a rien fait, l’Histoire en est pleine et la nôtre aussi, je veux dire ces temps inachevés que nous vivons (et il y a même des renvois, des ruines et des morts qui sont recherchés ou mérités ou qui s’inventent vraiment). »

Dans « Ton visage demain » Javier Marias développe une histoire un peu kafkaïenne (mais sans angoisse), le héros se trouvant mêlé à des aventures dont il ne connait rien, avec des personnages dont il ignore tout !

C’est son travail, un travail pour lequel il est très bien payé, et qui consiste à donner son avis sur des gens… Il travaille souvent sans même rencontrer ces gens, se faisant une opinion d’après une cassette vidéo. Même si le personnage présenté ne lui inspire aucune idée, on le force (mais gentiment) pour qu’il dise ce qu’il « ressent ». Alors il dit n’importe quoi et ne sait jamais s’il a vu juste ou non.

Lui, c’est un exilé. Il vit à Londres et a laissé sa famille en Espagne, en instance de divorce d’avec sa femme, il se sent seul.

Les années de franquisme sont omniprésentes, comme dans beaucoup de romans espagnols, et Javier Marias sait de quoi il parle, puisque son propre père, le sociologue Julián Marías Aguilera en a connu les geôles (dénoncé par son meilleur ami, comme dans ce roman).

C’est d’ailleurs le franquisme qui a contraint la famille de Javier de trouver refuge aux États-Unis où Javier a passé une partie de son enfance. On sent d’ailleurs une façon de raconter un peu « américaine » par moment.

En résumé, c’est un très bon livre et on ne perdra pas son temps à le lire.

 

P.S « Ton visage demain » de Javier Marias tome I et II Gallimard Nrf

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