« Le Pont des soupirs » est le dernier livre de Richard Russo.
Une étrange et belle histoire, dans laquelle les personnages les plus simples sont souvent les plus profonds et les meilleurs.
Écrit à la première personne par le « fils de la famille » qui, arrivé à 60 ans, raconte sa vie, son enfance, son adolescence surtout, sa vie adulte moins, toujours au même endroit, dans la petite ville de Thomaston, de laquelle il n’est d’ailleurs jamais sorti !
Il y décrit une ribambelle d’amis, d’enfants, de pères, de mères tous issus de milieux assez simples (sauf une exception qui s’avèrera finalement une illusion).
Son « copain d’enfance », Bobby, un peu voyou sur les bords, a quitté ses parents assez tôt, après avoir tâté de l’école militaire pour durs à cuir ! Il est parti au Canada pour échapper à la conscription(Vietnam), puis en Italie à Venise où il est devenu un peintre célèbre.
Il y a dans ce livre, de très belles phrases sur la peinture, on sent que c’est « du vécu » (Richard Russo a obtenu un Master of Fine Arts en 1980 à l’Université d’Arizona après un doctorat de philosophie en 1979) !
En voici un exemple, page 530 :
Il avait déjà le titre : Sarah à sa fenêtre. Il avait rêvé le tableau fini, la nuit dernière, et s’était réveillé en pleurant de gratitude. C’était déjà arrivé, quoiqu’une dizaine de fois seulement dans toute sa vie – la première fois, il n’était même pas peintre, n’avait jamais touché un pinceau. Il lui avait fallu dix ans pour comprendre que ces rêves là étaient des toiles qui se révélaient à lui ou, sinon la toile elle-même, ce qui allait l’animer. La source. Parfois, un seul rêve donnait naissance à cinq ou six tableaux, distincts en apparence, mais porteurs d’une même émotion, qu’il n’aurait pas su traduire par des mots. Le besoin d’expliquer était assez secondaire, et c’était aussi bien. Quand il avait ce genre de crise, le seul impératif était de peindre.
Tous les personnages, parents et enfants sont magnifiquement campés.
Tous ces gens très simples, n’ont évidemment que très peu d’ambition.
Ils sont loin d’être bêtes mais ils pensent qu’« avoir de quoi tenir c’est déjà pas mal » et tout à l’avenant.
Leur grande aventure aura été d’acheter une épicerie en faillite et tout en ayant autant d’ennuis que les autres, voir plus, ils auront su garder une philosophie de la vie naïve et belle.
Richard Russo rend belle une histoire banale et simple par la magie de son verbe, le tout en 726 pages !
