Les Bienveillantes de Jonathan Littell

Roman époustouflant et qui se lit d’une traite, même si cela peut prendre quelques semaines !

L’auteur, Jonathan Littel, est né à New York en 1967. Il passe son bac en France et termine ses études à Yale. Il est allé se documenter dans les pays de l’ex URSS puis s’est enrôlé dans différentes ONG pour « voir la guerre », notamment en Bosnie et en Afghanistan (et apporter son aide aussi, bien évidemment).

Ce livre, il y pense en fait depuis 19 ans et il a réuni dans ce but une énorme documentation.

Jonathan Littel

Dans un entretien au Monde daté du 17 novembre 2006, il déclare :

« Plus j’avançais dans la lecture des textes de bourreaux, plus je réalisais qu’il n’y avait rien. Je n’allais jamais pouvoir avancer en restant sur le registre de la recréation fictionnelle classique avec l’auteur omniscient, à la Tolstoï, qui arbitre entre le bien et le mal. Le seul moyen était de se mettre dans la peau du bourreau ».

Écrit à la première personne, le personnage principal, Maximilien Aue, n’est pas un « homme ordinaire » comme on peut le lire ici ou là… Il a de graves problèmes psychologiques… On se demande si ces problèmes viennent des horreurs auxquelles il participe ou s’ils ont toujours été là. Il est vrai que le système nazi semble privilégier et attirer les fous.

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce livre est la question sous-jacente : comment un système bureaucratique peut-il engendrer une telle horreur ? Des massacres dignes des pires criminels sont planifiés, organisés, par des gens dont le calme, le détachement, sont toujours effrayants…

« A gauche, à droite… »

La plupart des personnages sont réels (Hitler, Himmler, Kaltenbrüner, etc…)

Aue a une soeur jumelle avec laquelle il pratiquera des jeux érotiques dès l’enfance. Il est amoureux d’elle et ne supportera pas son mariage par la suite.

Il lui arrive d’avoir des « absences » et de faire des actes dont il ne se souvient pas. Il paraît de plus ignorer totalement la compassion. On a l’impression qu’il est souvent gêné par la situation mais qu’il refuse de se laisser attendrir et qu’il refoule sans arrêt toute compassion, tout en somatisant (il est pris de terribles nausées).

Par exemple page 781 il dit à propos des colonnes de prisonniers qui sont évacués dans le froid, la boue la neige, la faim, ceux qui ne pouvaient plus avancer ou ceux qui s’arrêtaient étant tués d’une balle :

« Je regardais à peine les Haftlinge, ce n’était pas leur sort individuel qui me préoccupait, mais leur sort collectif, et de toutes façons, ils se ressemblaient tous, c’était une masse grise, sale, puante malgré le froid, indifférenciée, on ne pouvait en saisir que des détails isolés, les écussons, une tête ou des pieds nus… »

Et à la dernière page, venant de tuer son meilleur ami, celui qui l’a sauvé plusieurs fois et qui vient à nouveau de le sauver( !), il écrit :

« J’étais fébrile, mon esprit se morcelait (…). J’étais triste, mais sans trop savoir pourquoi. Je ressentais d’un coup tout le poids du passé, de la douleur de la vie et de la mémoire inaltérable, je restais seul avec l’hippopotame agonisant (il se trouve dans un zoo qui vient d’être bombardé), quelques autruches et les cadavres, seul avec le temps et la tristesse et la peine du souvenir, la cruauté de mon existence et de ma mort encore à venir. Les Bienveillantes avaient retrouvé ma trace. »

D’ailleurs et pour montrer cette absence de pitié, au début du livre (page 26), le « Docteur Aue écrit :

« Si vous êtes né dans un pays ou à une époque où non seulement personne ne vient tuer votre femme, vos enfants, mais où personne ne vient vous demander de tuer les femmes et les enfants des autres, bénissez Dieu et allez en paix. »

Autrement dit, ça n’est pas de sa faute, mais la faute à l’époque et au système. Il se plaint et, d’une certaine façon, il plaint ses victimes aussi, mais il se met sur le même plan qu’elles, ce qui montre bien la mentalité du personnage.

Pourquoi les « Bienveillantes »

Il y a, dans la dernière phrase du livre (voir plus haut), l’explication du titre « les Bienveillantes ».

Les Bienveillantes

Ce titre fait référence à la tragédie d’Eschyle (500 ans avant notre ère) les Euménides.

Dans la mythologie grecque, les Érinyes (en grec ancien « pourchasser, persécuter ») sont des divinités persécutrices. Elles sont aussi appelées Euménides (en grec « les bienveillantes »), euphémisme utilisé par crainte de prononcer leur nom véritable (…) (wikipédia).

Ces divinités persécutrices sont plus particulièrement chargées de persécuter ceux qui ont tué leurs parents.

Or, lors d’une visite chez sa mère et son beau-père à Antibes pendant une permission, où il reste quelques jours, il s’aperçoit que ces derniers ont été tués. Il s’enfuit, craignant d’être soupçonné. Mais quelque temps plus tard, alors qu’il est revenu en Allemagne, il est interrogé par deux policiers qui le soupçonnent, et ce jusqu’à la fin du livre. Le lecteur ne peut que se demander si Maximilien Aue n’a pas accompli ce double meurtre dans un moment d’absence…

Et il semble bien que l’on puisse répondre par l’affirmative, puisqu’il dit lui-même que les « Bienveillantes » avaient retrouvé sa trace…

A lire…

 

*** Prix Goncourt et Prix du roman de l’Académie française 2006.

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