Le rameau, la palme et la couronne : les végétaux glorieux…





Deux siècles plus tard, c’est Louis XV, qui est peint dans l’action de donation du rameau de paix. François Lemoyne, peintre dans la lignée de Lebrun, représente son souverain en 1729 donnant la paix à l’Europe. Peintre du roi depuis 1736, il s’est inspiré de Rubens et des peintres de Bologne dans l’usage des couleurs, afin de livrer des oeuvres décoratives, plaisant au goût de Louis XV.

François Lemoyne. Louis XV donnant la paix à l'Europe. 1729. Huile sur toile. 3, 82 x 2, 95 m. Salon de la Paix. Château de Versailles

François Lemoyne. Louis XV donnant la paix à l’Europe. 1729. Huile sur toile. 3,
82 x 2, 95 m. Salon de la Paix. Château de
Versailles



Dans cette composition monumentale s’intitulant également Louis XV offrant ses deux filles en témoignage de paix à l’Europe, le souverain est représenté au centre de la composition, âgé de dix neuf ans. Vêtu d’une armure, et en appui sur son pied gauche, il tend un rameau d’olivier à une jeune femme (l’allégorie de l’Europe) et reçoit ses deux filles jumelles, Louise-Elizabeth et Anne- Henriette, des mains de la Fécondité et de la Piété. Dans le fond, la Discorde s’efforce vainement de rouvrir les portes du temple de Janus. Comme le rappelle Hans-Martin Kaulbach, Louis XV dans cette composition allégorique, s’inscrit dans la lignée des grands empereurs romains, de par les références à la mythologie :

« Il remet à l’Europe la branche d’olivier de la paix. D’autres motifs allégoriques de bénédiction de la Paix lui sont associés : par exemple la figure de l’homme vaincu. En arrière-plan Minerve et Mercure ferment la porte du temple de Janus, permettant ainsi la durabilité de la Paix. Louis XV endosse donc le rôle de l’Empereur romain Auguste, qui se vantait d’avoir fermé la porte du temple de Janus, glorifiant ainsi un nouvel âge d’or. » ( Hans-Martin Kaulbach, « Die Idee von Europa in den Allegorien des Friedens » dans Le Cheminement de l’idée européenne dans les idéologies de la paix et de la guerre. Actes du colloque international de Besançon. 1991. Page 463).


La touche lumineuse et grandiloquente de Lemoyne se ressent dans ce tableau, présent  comme un pléonasme dans le Salon de la Paix du château de Versailles, salon qui faisait parti du cabinet de la reine. Rappelons que ce tableau fait écho aux premières années relativement calmes du règne de Louis XV. En effet il bénéficiait au début de son règne, du soutien populaire, ce qui lui a valu le surnom du « Bien-Aimé ». Ce tableau est d’autant plus touchant lorsque l’on sait que plus tard, il sera décrié par la noblesse et sa cour, pour son manque de responsabilité, sa faiblesse dans la prise de décisions et la prétendue dépravation de sa vie privée. Quoiqu’il en soit, en 1729, date de la création du tableau, Louis XV est perçu comme un espoir pour la France. Cet entremêlement de personnages réels (Louis XV et ses filles), de personnages mythologiques et de personnages allégoriques (l’homme vaincu tenant un morceau de corail rouge) rappelle les portraits allégoriques de Louis XIV en déité ou avec des Dieux du panthéon gréco-romain. Louis XV tend ici un rameau verdoyant, un peu plus touffu que celui d’Henri IV. Il tient la branche de façon classique, entre le pouce et l’index. L’Europe, portant une couronne comme dans les représentations allégoriques traditionnelles (voir Cesare Ripa et son Iconologia) s’apprête à le recevoir tandis qu’elle regarde le souverain avec bienveillance. Louis XV quant à lui, les joues légèrement rosées, semble regarder au loin, vers la mission de paix qu’il entend accomplir… Un groupe d’hommes en arrière-plan semble regarder l’échange végétal avec attention.




Ces deux tableaux d’Henri IV et Louis XV au rameau d’olivier me donnent l’occasion d’introduire l’importance de l’olivier en termes symboliques et emblématiques. Certes l’olivier est le symbole de la paix, mais il n’est pas que ça. Dans un emblème de Cl. Geoffroy, l’olive avec la vigne et la figue sont les trois triumviri de la « Monarchie des arbres ». Dans ce triumviri, l’olivier occupe une place à part et l’olive est considérée par l’auteur de la devise comme la colombe des arbres (an innocent Dove of Trees dans le texte original).

Cl. Geoffroy : The Olive The Devise. Tiré de Jean-Marc Chatelain. Livre d'emblèmes et de devise (1993)

Cl. Geoffroy : The Olive The Devise.
Tiré de Jean-Marc Chatelain. Livre
d’emblèmes et de devise (1993)





Le mariage sous le signe végétal…



Durant le Moyen Age, le rameau vert était souvent utilisé lors de fêtes célébrant l’amour. On peut citer la danse des pastoureaux ou bien la fête du 1er mai où les amoureux allaient cueillir des rameaux pour les offrir à leur bien-aimée.

Danse des pastoureaux autour d'un mai. Heures de Charles d'Angoulême, (vers 1480) Bibliothèque Nationale de Paris

Danse des pastoureaux autour d’un mai. Heures de Charles d’Angoulême, (vers
1480) Bibliothèque Nationale de Paris



Dans des représentations iconographiques des mariages au XVIe siècle, on constate que le rameau a toujours une place importante comme emblème de la longévité d’une union, comme symbole du bien être du couple. C’est ce que je vais montrer par deux exemples…


Catherine et Henri

Nous avons vu dans le tableau anonyme précédent, qu’Henri IV se voulait être un porteur de paix, et par conséquent un porteur d’espoir avec le rameau en main. Il est un présage de bon augure et un intercesseur de sérénité pour les temps à venir. On retrouve cette image d’Henri IV médiateur dans une estampe datant de 1599 intitulée “Mariage de Henri de Lorraine (marquis du Pont) avec Catherine de Bourbon, « soeur unique du Roy » de Henri IV.


Mariage de Henri de Lorraine, marquis du Pont avec Catherine de Bourbon. Estampe de 1599 tiré de la collection de dessins historiques Hennin. Source : Le Magasin Pittoresque, volume 18, 1850

Mariage de Henri de Lorraine, marquis du Pont avec Catherine de Bourbon. Estampe de 1599 tiré de la
collection de dessins historiques Hennin. Source : Le Magasin Pittoresque, volume 18, 1850





Françoise Bardon, historienne de l’art qui a beaucoup travaillé sur la question des portraits
allégoriques en donne une description éclairante :


« La présentation est celle du Placard : dans la moitié supérieure de la feuille, l’image ; en bas, un
sonnet. L’image est composée en trois parties : à gauche, Hyménée conduit Catherine et le Prince, tous deux en costumes du temps ; au centre, l’Amour établit un pont sur un fleuve ; à droite, Henri IV en « imperator », tête laurée, le sceptre dans la main gauche, un rameau dans la main droite » (Françoise Bardon. Le portrait mythologique à la cour de France sous Henri IV et Louis XIII. A. et J. Picard éditions. 1974. pp 136-137)

L’Amour quant à lui, enfonce des clous à l’aide d’un marteau, au dessus de sa tête une banderole porte l’inscription latine « Firmabo in aeternum » (je le consoliderais pour  l’éternité). À droite, se trouve Henri IV en costume romain comme dans la précédente peinture où il donnait la paix à la France. Tenant dans la main droite une branche de laurier, il présage non seulement la sérénité pour le futur couple, mais aussi la paix pour le Royaume. En guise de phylactère, comme s’il s’adressait au couple, une inscription latine nous dit la chose suivante : « Securi hoc ponte meate » (Marchez sur ce pont en toute sécurité). Cette estampe serait possiblement de la main de Léonard Gaultier ou bien de Thomas de Leu. Au-dessus de la gravure on peut y lire un quatrain lui donnant pleinement son sens :

« De ce couple sacré que conjoinct l’Hymenée
Des merveilles du siècle en leur fleur sortiront ;
Les douceurs de leurs fruictz aux peuples serviront,
Pour préserver leurs biens de la guerre effrenée.

Ce pont que vous voiez est si ferme et solide,
Que vous pouvez sur lui marcher assurément :
Le roy la desseigné, le ciel en est le guide,
Et l’Amour la cloué de clous forgé d’aymant. »

Il y a donc dans cette oeuvre, un jeu de mots avec le nom du marquis, qui permet de donner la « substance » de l’emblème. Henri IV avec son rameau devient la figure d’un bienfaiteur tout-puissant. Vêtu de son costume romain, il semble être une divinité du panthéon gréco-romain, une sorte de Victoire au masculin. On constate un mélange entre personnages réels et personnages mythologiques (le couple princier/Amour, Hyménée) dont Henri IV serait en fait l’entre-deux un personnage mi-homme, mi-dieu par lequel le mariage est rendu possible. On voit également ce mélange des deux univers avec Catherine qui porte une robe d’époque avec une fraise, un vertugadin et un caducée (il pourrait représenter son éloquence et sa sagesse ?). À moins qu’il ne fasse d’elle une nouvelle Félicitas, déesse des bons événements, parfois représentée avec le caducée. Cette « mythologisation » de Catherine, peut-être mise en regard selon moi, avec certains écrits mélioratifs et élogieux sur la princesse, comme ce quatrain figurant sous une estampe de Thomas de Leu intitulée Catherine de Bourbon soeur unicque du roy :


« Qui voit ce beau portrait, cette auguste apparence,

Voit tout l’honneur du monde et l’abrégé des cieux.
C’est le plaisir de l’âme et le miroir des yeux,
Princesse des vertus aussi bien que de France. »

Cette estampe veut faire passer le message que ce mariage apportera la concorde au royaume, mariage qui devait sceller le traité de Saint-Germain-en-Laye. La question est de savoir si cette estampe sera « prémonitoire » ? Nous savons aujourd’hui que non. Le mariage ne fut pas heureux. Profondément catholique, Henri II de Lorraine, se voyait marié avec son « antithèse » religieuse, une Catherine calviniste convaincue, qui de surcroît, déjà trop âgée, ne put donner de descendance à son époux. Le peuple français, de fait, n’appréciait guère les penchants calvinistes de Catherine qui se retirait dans son château de Sans-Soucy pour pratiquer sa doctrine. Charles III va beaucoup regretter d’avoir consenti à l’union de son fils avec la soeur d’Henri IV. Le marquis de Pont, partagé entre l’affection qu’il portait pour sa femme et le remords, ne pouvait protéger cette dernière de l’animadversion croissante de la cour. Une biographie de Catherine de Bourbon datant du 19ème siècle, nous apprend que face à cette image magnifiée d’une alliance matrimoniale, les gens du XVIe siècle peuvent y avoir vu un indice bénéfique, une promesse de prospérité :


« Le duc de bar est habillé à la dernière mode du temps d’Henri IV ; le roi lui-même est représenté
drapé en héros antique armé d’une branche de laurier. Au bas de l’estampe, les vers suivants apprenaient aux incrédules combien le mariage de Catherine était heureux pour la France » (Marie-Célestine d’ Armaillé, Catherine de Bourbon, soeur de Henri IV : 1559-1604, Paris, Didier & Cie éditeurs, 1865, p. 264).

Revenons donc à cet Henri IV au rameau qui au passage ressemble beaucoup à la statue équestre du souverain du musée Carnavalet de Paris. Les portraits allégoriques d’Henri IV sont assez nombreux, on l’a représenté notamment en Hercule Gaulois ou bien en Mars.


Philippe Lemaire. Statue équestre de Henri IV. 1834. Bronze. Mur sud. Cour Henri IV, musée Carnavalet, Paris

Philippe Lemaire. Statue équestre de Henri IV. 1834. Bronze. Mur sud. Cour Henri IV, musée Carnavalet, Paris

Cet Henri IV au rameau présent comme témoin du mariage doit être compris à la lecture du sonnet qui se trouve en bas de ladite estampe. Je n’en mentionne que les deux premières strophes :

« Ce Caesar qui premier pour Caesar se feit creindre,
Brave establit un pont sur les vagues du Rhein
Pour faire avec le vol de son brave dessein
Les lauriers triomphans, et les aigles attaindre.
Henry plus grand que luy, et qui peut son front ceindre
De lauriers mieux gaignez, nous donne de sa main
Un pont plus fort cent fois que l’aymant ne l’airein,
Qui soubz aucun fardeau ne peut ploier, n’y geindre. »


L’auteur du sonnet, fait donc la « propagande » du souverain, il glorifie le roi en le plaçant au dessus
de l’Empereur romain. Ce sonnet peut être mis en relation, dans son système comparatif, à l’oraison funèbre de Henri IV par Pierre de Fenolliet, où l’auteur assimile le défunt roi à un condensé de toutes les qualités des personnalités romaines d’importance :



« C’est Cesar le clement : c’est Auguste le pacifique : C’est Otho, l’aymé des Soldats : Vespasien ,le provident : Nerva, le bien sensé : Tite, les délices du monde : Trajan le bon et doux : Antonin le pie : Pertinax le père du Sénat : Severe, pere d’abondance : Alexandre, l’honneur des sçavants : Gordien, le tres-sage : Constantin, l’admirable : Gratian, le catholique : Theodose, le repenty : Justinian, l’instaurateur des loix : Tibere second, l’ornement des vertus : Heraclie, le triumphant » (Pierre de Fenolliet. Discours funebre sur la mort de Henry le Grand Roy de France et de Navarre. Paris. Chez Pierre Chevalier. 1611. pp. 44-45)

On peut citer encore dans la même optique des discours parénétiques sur le souverain, l’Oraison funèbre de Pétriny où Henri IV est présenté comme un « Parangon de vertu » pour reprendre l’expression heureuse de Verdun-Louis Saulnier : « Loüant Henry quatriesme, ie loüeray la vertu mesme, car il avoit en soy toutes les vertus ».

Le Duc d’Orléans et la Duchesse de Montpensier


I. Picart. Les portraits de Monseigneur le duc d'Orléans, frère unique du Roi, et de Madame la duchesse de Montpensier, mariés le 6 d'Août 1626. Estampe de 1626. Bibliothèque nationale de France

I. Picart. Les portraits de Monseigneur le duc d’Orléans, frère unique du Roi, et de Madame la
duchesse de Montpensier, mariés le 6 d’Août 1626. Estampe de 1626. Bibliothèque nationale de France



Il est intéressant de voir que sur cette estampe, Gaston d’Orléans et Marie de Bourbon semblent sereins et ravis de leur future union. Or Gaston d’Orléans accepta à regret ce mariage, impulsé par Richelieu. C’est notamment par ce mariage que la duchesse prit possession du château de Montargis. Nous retrouvons dans cette conception symétrique, comme dans l’estampe précédente, deux palmiers. Dans la frondaison des palmiers, se trouvent des couples d’oiseaux suggérant la saison des amours et présageant ainsi un avenir glorieux pour le mariage. Sur le tronc de ces palmiers sont accrochés les armes des deux familles, permettant ainsi une identification claire et précise. Les deux époux posent chacun une main sur l’autel de la foi (fides), pour prouver leur loyauté et leur foi. Sur cet autel, deux coeurs enflammés se trouvent liés par une chaîne (mais pas une chaîne ordinaire, une chaîne semblant faite de perles). Ces coeurs ardents rappellent le coeur de piété présent dans de nombreux tableaux religieux. Habillés dans toute leur majesté (on notera que Gaston d’Orléans porte à la taille la médaille de l’ordre du Saint-Esprit avec la colombe surmontant l’étoile à quatre branches) ils portent chacun à la main un rameau. Gaston porte son rameau à hauteur du coeur.


On retrouve, comme dans l’estampe du mariage de Catherine de Bourbon, un Amour
« surplombant » nimbé d’étoiles. Ayant son carcan de flèches accroché en bandoulière, il ne s’apprête pas à tirer des flèches pour faire naître l’amour, mais à déposer des couronnes de laurier sur la tête des époux. Ainsi ce cupidon adopte le rôle de dispensateur de gloire. Il va donner la fortuna à ce mariage et par la même au couple.


Pour conclure, nous pouvons dire que la présence du rameau (ou de la palme) dans l’iconographie
du mariage, symbolise la piété de l’union, établie sous le patronage de Dieu. Un très bel emblème du Théâtre d’Amour (1620) représente cette idée du mariage chrétien où l’époux ceint d’une couronne de laurier (montrant qu’il entre de façon irréprochable dans le domaine du mariage) et l’épouse tenant la palme du martyr sont unis par un Christ nimbé, levant deux doigts (l’index et le majeur, signifiant qu’il prend la parole) pour célébrer l’union sacrée.


Théâtre d'Amour (Emblemata amatoria). Allégorie du mariage. Folio 74. Les deux vers latins sous la gravure signifient : « Ceux liés par le véritable amour et un lit chaste, sont unis dans le Christ et demeurent fidèles l'un à l'autre »

Théâtre d’Amour (Emblemata amatoria). Allégorie du mariage. Folio 74. Les deux vers
latins sous la gravure signifient : « Ceux liés par le véritable amour et un lit chaste, sont unis dans le Christ et demeurent fidèles l’un à l’autre »


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