
Berthe Morisot femme à sa toilette
Magnifique exposition.
Paul Durand-Ruel, sans doute le plus grand marchand de tableaux du XIXème siècle, avec Ambroise Vollard un peu plus tard, et découvreur de génie (et de génies !).
Il ne se contentait d’ailleurs pas de découvrir les plus grands peintres, il les aidait financièrement. Il vivait pour son travail, qui était devenu un véritable apostolat (d’ailleurs il caressa dans sa jeunesse l’idée de devenir missionnaire – ou militaire d’ailleurs).
Fils de marchand tableaux, il reprit la boutique de son père à la mort de celui-ci.
Il risqua beaucoup d’argent pour aider les peintres à vivre et à survivre.
Technique de vente :
Durand-Ruel arrivait chez les peintres qu’il aimait et achetait tous les tableaux d’une même série (pour éliminer la concurrence). Puis il les revendait.
Il avait aménagé son appartement en musée ouvert au public et il y exposait les œuvres de ses protégés.
L’exposition du Luxembourg:
Les tableaux sont exposés sur fond gris ou rouge, les mettant particulièrement en valeur. Bravo pour la scénographie, réalisée par l’Agence Bg Studio !
Divisée en 6 parties sur 6 salles :
– Chez Monsieur Durand-Ruel :
On est accueilli dans une salle chaude et intime, le mur tapissé par une photo grandeur nature de l’appartement de Durand-Ruel.

– La « Belle École » de 1830
La « Belle Ecole » c’était pour Durand-Ruel, d’abord et avant tout les peintres romantiques.
Plusieurs tableaux, de Corot à Rousseau en passant par Millet et Delacroix . Ce dernier étant le peintre qui donna le « déclic » à Durand-Ruel, sa passion pour la peinture, notamment avec « L’assassinat de l’Évêque de Liège » :

Eugène Delacroix – L’assassinat de l’Évêque de Liège
1825-1850 Huile sur toile, 91 x 116 cm – Paris, Musée du Louvre
Celle ci est très éloignée, par sa facture, de celle des impressionnistes. Sauf qu’à l’époque, elle était plus considérée comme une esquisse que comme une toile « finie » (et c’est cela qui rapproche Delacroix des impressionnistes).
– La découverte des impressionnistes et de Manet
En 1870, la guerre obligea certains peintres à partir en Angleterre, notamment Monet et Pissarro. Durand-Ruel fit de même, ce qui lui permit de rencontrer ces deux peintres et de leur acheter de nombreux tableaux, dont « Green park » de Monet :

Claude Monet – Green park, Londres 1870 ou 1871
Huile sur toile, 34,3 x 72,5 cm
Philadelphie, Philadelphia Museum of Art
Une très belle toile, détaillée mais aussi structurée, équilibrée, harmonieuse dans le choix des couleurs, avec un vert plus saturé au premier plan, sans doute un mélange de bleu de prusse et de jaune de chrome, un beau contraste, avec la ville à l’arrière plan dans les gris rosés et un ciel gris orangé.
Je vous conseille de vous demander quelles couleurs ont été employées par Monet, à l’occasion de votre visite. D’ailleurs c’est un bon réflexe que tout peintre devrait avoir.
– Durand-Ruel et les expositions : L’exposition impressionniste de 1876
Durand-Ruel, était non seulement un grand marchand, mais aussi un « animateur » et il doit arrêter d’acheter en 1874 (il est plus ou moins ruiné). Les impressionnistes se trouvent alors dans une situation très difficile. Pissarro déclare « un silence de mort pèse sur l’art… »
En 1876, une exposition présente tout de même 250 oeuvres de 19 artistes.
Une toile étonnante est exposée ici, « les Galettes » de Monet :

En effet, elle ressemble beaucoup, par son style, à Van-Gogh !
Les arabesques qui se forment dans les dessous de plat en osier, les répétitions de formes identiques, l’alternance de couleurs complémentaires (le mauve des dessous de plat alternant avec le jaune), l’arrondi non classique de la table (on la dirait presque déformée), la touche elle même faite de petits traits parallèles, sur la table notamment, etc.
Durand-Ruel et les expositions : L’exemple de Monet en 1883 et en 1892
Les expositions reprennent au début des années 1880. Les toiles acquises auparavant permettent à Durand-Ruel de consacrer des expositions individuelles à Boudin, Monet, Renoir, Pissarro et Sisley en 1883.

Claude Monet – Effet d’automne à Argenteuil
1873 – Huile sur toile, 55 x 74,5 cm
Londres, The Courtauld Gallery
Une toile splendide est présentée ici (Effet d’Automne à Argenteuil), où Monet joue majestueusement avec les contrastes des complémentaires et notamment des oranges et des bleus. Cette toile a vraisemblablement été faite dans le frais, on le remarque d’ailleurs notamment sur la gauche où le mélange orange/bleu donne un vert rompu.
New York, Berlin, Paris, Londres : L’apothéose de l’impressionnisme
Dans les années 1880, Durand-Ruel qui a ouvert des galeries un peu partout dans le monde et notamment aux Etats-Unis, et il se fait une clientèle fortunée, amateur des impressionnistes. Les commandes affluent.
Pour réaliser l’influence de Durand-Ruel sur l’impressionnisme, il faut savoir qu’entre 1891 et 1922, il achètera près de 12.000 tableaux, dont plus de 1.000 Monet, environ 1.500 Renoir, plus de 400 Degas et autant de Sisley et de Boudin, environ 800 Pissarro, près de 200 Manet et près de 400 Mary Cassatt (source Durand-Ruel et Cie)
Et à 89 ans, il dira qu’ « Enfin les maîtres impressionnistes triomphaient comme avaient triomphé ceux de 1830. Ma folie avait été sagesse. Dire que si j’étais mort à soixante ans, je mourais criblé de dettes et insolvable, parmi des trésors méconnus… »
Repères biographiques
1831
31 octobre : naissance à Paris. Son père Jean Marie Fortuné Durand a repris en 1825 une papeterie qui devient une des plus importantes galeries d’art en Europe.
1855
Alors qu’il envisage une carrière militaire ou religieuse, la révélation des Delacroix à l’Exposition universelle de 1855 le décide à suivre la voie paternelle.
1862
4 janvier : mariage avec Eva Lafon née en 1841.
1863p
Apparaît comme expert pour la première fois. Dès lors, interviendra à ce titre dans de nombreuses ventes.
1865
19 mars : décès de son père. Dirige désormais la galerie, située 1, rue de la Paix à Paris.
1869
Déménagement de la galerie au 16, rue Laffitte (avec une entrée au 11, rue Le Peletier), surnommée la «rue des tableaux».
1870
8 septembre : se réfugie à Londres pendant la guerre franco-prussienne. A partir de décembre, loue une galerie à New Bond Street et y organise des expositions de peinture française jusqu’en 1874.
Décembre 1870 ou janvier 1871 :
à Londres, rencontre Monet et Pissarro dont il achète et expose immédiatement des oeuvres.
1871
Septembre : retour à Paris.
27 novembre : décès de son épouse qui le laisse veuf avec 5 enfants.
1872
Janvier : achat de 23 tableaux de Manet auprès de l’artiste pour 35 000 francs et premiers achats à Degas, puis à Renoir, Sisley et Morisot.
1er septembre : ouverture d’une succursale à Bruxelles, qui fermera en 1875.
1874
La crise économique l’oblige à cesser ses achats aux impressionnistes.
15 avril : prête deux Sisley à la première exposition impressionniste.
Fin 1880 – début 1881
Reprend ses achats aux impressionnistes grâce à l’apport financier de l’Union Générale. La banque fait faillite en février 1882, plongeant la galerie dans une nouvelle crise.
1883
Février-juin : suite de 5 expositions particulières consacrées à Boudin, Monet, Renoir, Pissarro et Sisley.
Envoie des tableaux impressionnistes à Londres, Boston et Berlin.
1886
25 mars : premier séjour à New York avec son fils Charles, à l’occasion de l’exposition qu’il y organise «Works in Oil and Pastel by the Impressionnists of Paris» : les deux tiers des 289 oeuvres proviennent de son stock. Le retentissement important de la manifestation le conduit à ouvrir une galerie à New York.
1891
4 mai : Monet expose sa première série des Meules chez Durand-Ruel. Il y présentera désormais toutes ses séries sauf celle de Venise.
1892
Nouvelle série d’expositions particulières, avec Pissarro et Renoir qui sont des succès.
18 septembre : mort brutale de son fils Charles. Avec ses fils Joseph et Georges, il constitue une société familiale, «Durand-Ruel et fils».
1896
8 août : 1er achat par un musée auprès de la galerie d’une oeuvre de la «Nouvelle Peinture», Dans la serre, de Manet (Berlin, Staatliche Museen zu Berlin).
1905
Janvier-février : ouverture aux Grafton Galleries à Londres de la plus importante exposition d’oeuvres impressionnistes jamais organisée. Le marchand présente 315 tableaux dont 196 de sa collection privée.
1913
30 juin : Paul Durand-Ruel se retire de la galerie.
1922
5 février : décède à son domicile. La galerie de New York ferme en 1950, celle de Paris cesse le commerce de tableaux en 1974 avec une exposition hommage au marchand.
Paul Durand-Ruel
Le pari de l’impressionnisme
9 octobre 2014 – 8 février 2015
Musée du Luxembourg
19 rue de Vaugirard, 75006 Paris
